Interview : S3A – The Sample Master

17 sept 2014 | Categories: Entrevues | Posted by: Kukubengu

Le sampling est l’expression même de l’évolution musicale, de l’apport des sonorités antérieures pour les nouvelles créations auditives. Cet art, S3A en est aujourd’hui le parfait représentant. Fort de son expérience et de sa créativité, il arrive aujourd’hui sur les devants de la scène house française avec des EP bien calibrés et des prestations qui témoignent de son sens du groove. C’est tout naturellement qu’on s’est décidé à aller rencontrer ce maître du sample. 

MiXiT : Bonjour Maxime, peux-tu te présenter en quelques mots pour ceux qui  ne te connaîtraient pas ?

Je m’appelle Maxime, j’ai 35 ans et je suis natif de la région rouennaise. Je suis connu sous plusieurs noms : Max Fader, Friendship Connection et  S3A. Max Fader c’était plutôt il y a 10 ans, durant une période qui pour moi correspondait plus à un apprentissage qu’autre chose. Après j’ai aussi eu Friendship Connection avec Zadig et S3A qui est aujourd’hui le nom sous lequel je me produis.

MiXiT : Peux-tu nous décrire ton parcours avant de devenir le S3A actuel ?

Alors ça a commencé en 1992 avec une cassette qu’un anglais m’avait donnée. Il y avait marqué Dj Tanith d’un côté et Dj producer de l’autre. C’était clairement dans un style UK Hardcore et breakbeat  que je continue à adorer, avec ce côté rave et Manchester. J’ai commencé par me mettre à la techno, j’ai toujours été intéressé par le son et les notes dans la musique et là je m’étais mis à fond dans le son, plus présent dans la techno à l’inverse de la house qui est plus marquée par les notes et le groove. Plusieurs courants se sont alors succédés dont la Goa et la Hardtek que j’ai toujours détestée.

MiXiT : Pourquoi ce problème avec la Hardtek ?

A mes yeux c’est ce style et le marketing qui ont tué le beau courant qui avait commencé dans les années 90. La hardtek était apparue à côté de Rouen avec les soirées des « Spiral » et c’était au moment où je commençais à sortir. Je suis allé une fois à une de leurs soirées en écouter et j’ai rapidement eu du mal avec ce genre. Personnellement, la musique en dehors d’un club ça me branchait moyen, je n’ai pas eu ce sentiment de liberté que certains décrivent. Une fois que les Spirales ont quitté la scène rouennaise, le style c’est effondré en 3-4 ans a force de ’s’autonourrir’ en circuit fermé. La hardtek se différenciait de la techno et du hardcore dans le sens où on ne retrouvait pas ce côté industriel ou alors parfois mélodique.

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Max Fader – Debut EP (2007)

On a eu cette radicalisation avec le point culminant de la French Touch en 1998. D’un côté on avait les faiseurs de tubes marketing dans leurs bureaux parisiens et de l’autre le  mouvement hardtek qui se développait totalement en périphérie de la techno. Enfin les logiciels de téléchargement en  ligne comme emule, Napster ou Kazaa ont contribué à faire s’effondrer les ventes de la musique techno. On a ensuite eu une sclérose de 10 ans mais heureusement maintenant ça va mieux.

MiXiTEt  qu’as-tu fait sur le plan musical après cette phase ?

Avec Zadig on a un jour décidé de se prendre un studio sur Paris pour mutualiser notre matériel c’est à dire beaucoup d’instruments analogiques, des enceintes … On réalisait notre rêve de gosse. C’est à ce moment qu’est né notre projet Friendship Connection qui a par la suite été playlisté par Marcel Dettmann. Après Zadig a décidé de retourner vivre à Rouen pour son projet personnel. Pile à ce moment-là, j’ai fait 3  rencontres dans le même mois : MCDE, Chez Damier et Trus’me. Chez Damier, qui a un côté très « coaching », a écouté ce que j’avais fait et m’a poussé à persévérer dans mon travail tout en étant moi-même. Avec Trus’me, on avait simplement parlé de son et c’était le moment où il avait sorti son sublime album Soul. Et enfin la grosse claque a été MCDE que j’adorais déjà. J’ai pu parler à Danilo un soir où il jouait au Rex et il m’a donné les mêmes conseils que Chez Damier. Son discours m’a beaucoup marqué, j’ai fait les 5 premiers morceaux de S3A en une semaine et donc ça a été le départ. C’était en 2010.

MiXiT : Ces trois rencontres font donc parti des moments clés qui ont créé S3A, quels ont jusque-là été les autres points charnières de ta carrière sous ce nom ?

Premièrement, les sorties de l’EP Eva, du nom de ma fille, sur Hold Youth et le Phonograme. Ces 2 EP ont jusque-là plutôt bien marché. Ensuite en 2012 il y a aussi eu mon entrée chez Concrete. C’était déjà un gros truc à l’époque mais il y avait encore un côté très techno de l’after et mes sets plus orientés vers la funk et la house ont bien plu et m’ont permis de signer. Il y a enfin eu le Weather Festival et ma première soirée au Rex avec Laurent Garnier. Quand j’étais plus jeune et que je commençais à mixer, c’était vraiment un rêve et cette soirée a pour moi représenté en quelques sortes un aboutissement. On a eu un bon échange, c’est quelqu’un de généreux et de charismatique.

MiXiT : Comme Zadig, tu es originaire de la région rouennaise. Est-ce que la ville a pour toi un esprit musical particulier ?

Pour moi non et c’est pour ça que je suis parti vivre à Paris en 2005. Il y avait d’un côté la hardtek que j’aimais pas du tout et de l’autre des patrons de boîte qui avait un penchant un peu trop « business de boisson », si on y rajoute une pseudo hype qui relayait ce qui se passe à Paris, tout me poussait à aller à la source française. Il y a tout de même deux lieux qui  ont compté énormément pour moi. D’abord l’Electro Spiral Pub où on jouait régulièrement avec Zadig. Ensuite il y avait le Shari Vari (ndlr : fermé depuis cet été) qui avait été ouvert par 2 personnalités complètement différentes, Cédric et Pierre-Yves, et qui formaient un excellent tandem car ils se complétaient à merveille. On a été nombreux à jouer là-bas, c’était une très bonne période. Mais je suis ensuite parti à Paris car j’avais besoin de nouvelles choses. Par contre c’est vrai qu’en ce moment il y a des collectifs qui font des choses intéressantes sur la ville  et que du coup on peut penser que c’est bon signe pour l’avenir. S’il y a un retour de la French Touch c’est maintenant qu’il faut le faire.

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Friendship Connection – Vol.1 (2010)

MiXiT : Tu peux nous parler un peu plus de Friendship Connection ?

On a fait pour l’instant un seul disque. J’avais fait une ébauche de morceau, All Is Just A Matter Of Time, que j’avais imaginé une nuit et que j’ai envoyé à Sylvain le lendemain. Il l’a retravaillé et à la fin de la journée il était prêt ! Après First/Abuse est né à partir d’un jam de 808 et de 909 qu’on avait fait. Pour l’instant on s’est limité qu’à une seule sortie car nos carrières respectives nous prennent beaucoup de temps et ça reste difficile d’avoir un créneau commun. On a toutefois toujours bien en tête de se remettre à faire des trucs ensemble. Par exemple avec le projet Kern où les deux styles sont mélangés. Lui veut parfois se tourner vers sonorités avec plus de groove et moi de mon côté je ne suis pas contre partir dans des sons plus durs.

MiXiT : Passons maintenant à ce qui constitue la base de ton art : le sampling. Quelle est pour toi sa valeur ajoutée comparé aux procédés musicaux plus traditionnels ?

Pour moi on retrouve 3 choses. D’abord la couleur de son, on hérite des imperfections de l’époque : craquements, mastering, … Ensuite, le côté musical. Je ne me considère pas comme un musicien pur et dur, je ne peux pas te prendre une guitare ou un piano et me mettre à t’improviser des choses. Le sample me permet d’avoir une base musicale sur laquelle évoluer. Enfin, et d’où mon nom Sampling As An Art, c’est de pouvoir transcender quelque chose qui existe déjà. Il y a trop de moments où je tombe raide dingue du bout d’une chanson et où je voudrais que ce morceau de la chanson dure 5 minutes. Les musiques funk et disco des années 70/80 en regorgent.

MiXiT : Le sampling existe depuis le hip-hop et les années 80, c’est pour toi une innovation majeure de la musique sur le long-terme ?

Au fond si on regarde la musicologie c’est une étude du classique qu’on réadapte aux styles plus contemporains. Les différents genres reprennent toujours les mêmes thèmes ou les mêmes codes de la musicologie pour faire quelque chose de nouveau. Si tu écoutes la radio, toutes les chansons sont samplées les unes sur les autres dans le sens où c’est les mêmes schémas et notes, les mêmes accords ou les mêmes suites d’accords. Après, avec les machines et la possibilité de réaliser des vrais samples de morceaux existants, oui il y a comme même eu une sorte de révolution dans la manière de produire la musique. Et puis l’âge d’or du hip-hop correspond au moment où j’étais jeune et dans les années 90 j’en écoutais énormément. Actuellement niveau hip-hop je continue à écouter en majorité ce qui se faisait dans les années 90. Pour le Phonograme 8 par exemple, j’ai utilisé un sample d’un morceau que j’écoutais tout le temps à l’époque.

C’est pour ça qu’aujourd’hui avec le mix entre les machines et l’ordinateur on peut transcender réellement ce qui existait déjà.

MiXiT : Du coup où vas-tu chercher la plupart de tes samples ?

Pour les note, dans la funk, la disco ou le Jazz fusion de 1975 à 1982, car c’est ce que j’écoute le plus. Point de vue outils rythmiques, je vais surtout puiser dans la funk jusqu’aux années 82-83 mais je vais quand même beaucoup utiliser mes boîtes à rythme. J’utilise aussi plusieurs synthé pour les 2e et 3e voix.

MiXiT : Tu peux nous décrire plus en détails le matériel que tu utilises ?

Alors Ableton est mon chef d’orchestre car c’est lui qui envoie les impulsions Midi. Après les synthétiseurs, les boites à rythmes et autres filtres analogiques s’empilent. Le reste est purement du sound design de studio.

MiXiT : Quels sont tes artistes de référence ?

Je suis un dingue de Philip Glass. J’aime beaucoup le classique et la musique drone, qui est une sorte d’ambient très monotone. Côté funk et jazz, j’aime beaucoup d’artistes comme Bill Evans, Ahmad Jamal, … Il y en a tellement que je ne peux pas me cloîtrer à quelques artistes. Côté électronique, ceux que j’affectionne particulièrement en ce moment sont Max Graef, Cuthead, The Clonious, Dimlite … Mais là encore je peux parler toute la nuit des artistes électroniques que je trouve intéressants.

MiXiT : Cette année tu as créé ton propre label, S3A Records. Quels sont tes projets à ce niveau ?

La réponse est simple : je ne sais pas. L’idée est surtout de pouvoir sortir ce que j’ai envie, les morceaux qui me sont le plus  personnels et la musique des gens que j’aime. A mon avis il risque de ne pas y avoir de sortie avant décembre et il y en aura peut-être 2 dans la foulée après. Je veux que ce soit un label qui soit surprenant et vivant avec ses succès comme ses défauts. C’est un peu  à l’image de ce qui pour moi est un bon set de DJ, c’est-à-dire un set vivant avec des choses qui n’étaient pas forcément prévues ou anticipées mais qui prennent d’un coup.

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S3A – LT Traxx Vol.01

MiXiT : Quel regard portes-tu sur le regain actuel de la scène électronique française ?

Je suis complètement séduit et vraiment heureux car ça faisait longtemps que j’attendais ça. Je le vois par exemple à travers tous les collectifs qui se créent et qui tous les jeunes qui se bougent pour faire des choses. J’ai un bon âge car à 35 ans je ne vais pas être catalogué parmi les « vieux » de la première génération mais j’ai quand même la chance d’avoir des vieux disques sans être obligé de passer par Discogs.

 Je ne pensais pas que les scènes techno et house repartiraient comme ça. Pour moi le mouvement était fini mais je me disais qu’au moins je l’avais vécu à fond. Ce que j’aime beaucoup aussi  en ce moment c’est le retour aux origines. On  le voit avec Max Graef, MCDE ou encore Cuthead qui mélangent les sonorités hip-hop et disco. C’est ce qui constitue l’essence même de la house et je me dis qu’en ce moment il peut y avoir un retour de la French Touch et j’aimerais vraiment y prendre part. Il faut que la France ait son terrain, on a bien eu une grande époque Frech Touch avec Daft Punk mais tout le monde s’est focalisé sur ces derniers et beaucoup d’autres artistes du moment sont alors passés à la trappe. Personnellement mon rêve ce serait de faire de l’underground-overground.

MiXiT : Qu’est-ce que tu entends par là ?

Même si on ne pourra pas arrêter d’entendre des choses horribles à la radio, il faut que les choses créatives reprennent leur place. L’impulsion créatrice doit être la création en elle-même et pas l’argent ou le marketing.

MiXiT : On arrive à la fin, peux-tu nous dire quels sont tes projets à venir ?

Un EP sur Faces qui sortira à la fin de l’année, on est en train de valider les dernières tracks. Il y aura également une sortie sur le label PopCorn Records et je compte me calmer un peu sur les sorties après car ça fera 6 disques en 6 mois. Enfin j’ai d’autres bonnes choses qui vont peut-être arriver, sur lesquels je ne travaillerai pas en tant qu’artiste. Le principal reste de continuer à m’amuser et faire ce que j’aime.

.Kukubengu.

4 Comments

  1. pandora
    18 septembre 2014

    Merci pour l’interview et merci à S3A de contribuer à la scène house française !

  2. 30 septembre 2014

    […] la deuxième face, on enchaîne avec le remix de S3A pour le titre Flying Piano. Dés les premiers kicks on retrouve bien l’esprit raw de […]

  3. 17 février 2015

    […] nous en avait parlé dans son interview il y a quelques mois, le développement du label Sampling As An Art se confirme ici avec la sortie […]

  4. 16 mars 2015

    […] y aura un EP avec Max Graef, S3A et Moony Me qui vient de Vienne sur Uncanny Valley. Faites attention à celui […]

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