Phon.o

30 juil 2013 | Categories: Chroniques | Posted by: Henri

Si vous étiez né dans les années 80, au fin fond de la RDA dans une ferme des montagnes de la région de Harz (où il ne fait pas bon vivre), et que vous étiez DJ/compositeur, il y a fort à parier que votre musique ressemblerait à celle de Carsten Aermes, aka Phon.o. Parce que lui, il a vécu tout ça. Mais non, dommage, vous êtes un infâme produit de l’Occident gavé à la petite cuillère en argent de propagande consumériste. Mais rassurez-vous, vous pouvez quand même écouter et vous laissez emporter dans l’univers sombre, mélodieux, poétique et dansant de Phon.o sans vous sentir coupable, parce que c’est fort agréable.

Phon.o commence à se rapprocher de la musique avec son meilleur ami, Apparat, en 1990. Il se perfectionne dans la grange de la ferme familiale d’abord, puis va à Berlin comme tout le monde parce que « c’est là que ça se passe ». Il se perfectionne encore, et nous voilà en 2000 : Phon.o son premier EP sur Cytrax, un label californien de techno/dub. Le produit s’appelle Modul et est pour le moins expérimental : plus qu’aérien, l’EP est stratosphérique. Des rythmes parfois presque inaudibles, des sons qui surviennent, on se laisse emporter sans comprendre et on atterrit 25 minutes plus tard, engourdis mais avec le sentiment d’avoir appris quelque chose.

 

Phon.o continue son chemin chez Cytrax, affirmant son style fait de hip hop, dub, baltimore, house, dubstep (pas comme Skrillex l’entend) et techno. Il produira dans cette respectable maison encore un EP, Mokkastübchen, puis un album. Ses morceaux sont sombres, tout comme son image torturée, et toujours très mélancoliques et puissants.

A cette période, Phon.o s’enfonce rapidement et régulièrement dans son univers noir, il emprunte de plus en plus de samples de voix inquiétants au hip-hop avec son arrivée dans le label Shitkatapult. Il y produira deux EP, aux rythmes torturés, et jouera dans le monde entier.

 

Malgré son succès, Il semble se lasser de son univers schizophrène et dépressif. Il décide donc de profiter des cours de communication et de design qu’il suit à Berlin : il va frapper un grand coup. Il fait donc un pause, et en 2005, revient sur le devant de la scène avec une nouvelle identité visuelle : il est un cowboy, dans un univers de western sauvage. The Bareback Show est le projet qu’il a monté avec son ami Exsample. Le concept est de proposer des performances live aux allures de rodéo musical, au sens propre du terme. Phon.o et Exsample mixent à deux en même temps, sur quatre platines. Ce qui fait leur particularité c’est qu’ils mixent exclusivement du vinyle locked groove (sillons sans fin).

Il semble se lasser de son univers schizophrène et dépressif. Il décide donc de profiter des cours de communication et de design qu’il suit à Berlin : il va frapper un grand coup.

Le principe des vinyles à sillons sans fin et que le disque n’est pas composé d’un long sillon en spirale, mais d’un certain nombre de sillons circulaires qui ne sont pas liés entres eux (entre 50 et 500 sillons par disque le plus souvent), ce qui a pour effet de produire des boucles infinies quand on le joue, le diamant ne se déplaçant plus vers le centre du disque. Pour changer de boucle il faut déplacer « manuellement » le diamant dans un autre sillon. Avec ce type de vinyles et 4 platines, les deux DJs disposaient d’un système de sampling live « à l’ancienne » visuellement impressionnant, et au potentiel dansant indéniable pour le public.

Phon.o sort deux EP locked groove de 100 boucles sur le label de Exsample, Normoton. Ils viennent compléter la série de vinyles locked groove « Compact », initiée par Exsample, à destination des DJs en général, et du projet The Bareback Show en particulier.

Pour en savoir plus sur The Bareback Show et télécharger gratuitement des boucles ou des mixs, vous pouvez vous rendre sur leur site internet, certains liens ne marchent plus car il n’y a pas eu de mises à jour depuis 2007 mais l’essentiel est là.

Fort de cette nouvelle expérience, Phon.o sort sur Shitkatapult son deuxième album, un chef d’œuvre de déstructuration maîtrisée : Burn Down The Town. Moins mélodique, beaucoup plus rythmé, empruntant au breakbeat, l’album garde cette touche expérimentale qui fait le charme de Phon.o. A l’inverse des voyages spatiaux qu’il effectuait à ses débuts, là c’est une plongée dans l’underground sauvage des jungles urbaines qu’il propose. Il utilise des samples hip-hop, des sons typiques des productions américaines des années 90. Le résultat est musicalement tellement différents de ses débuts que les puristes de la première heure ont du s’arracher quelques touffes de leurs bouclettes blondes, mais quand un producteurs est capable de sortir un album pareil après des débuts si différents, on dit merci monsieur, et on écoute avec attention.

 

Caméléon musical insatiable continuant son odyssée, Phon.o s’associe en 2006 à Chris De Luca pour le projet CLP. Ils produisent des morceaux faciles à écouter, aux influences hip-hop légères et modernes, taillés pour les clubs. Ils sortent 4 Eps, deux sur Shitkatapult Records, un sur Boys Noize Records (remixé par Diplo, quand je vous dis que c’est taillé pour les clubs et facile à écouter.) Ils retournent donc les festivals du monde entier, et le projet s’arrête en 2009 avec la sortie de leur dernier EP, Strictly Confidential Remix, sur Sugarcane Records.

 

Depuis, Phon.o s’est calmé. Il est revenu à son premier amour, la musique techno chaleureuse et envoûtante, mais néanmoins accessible car musicalement peu linéaire. Il fait désormais partie du label 50 Weapons, qui appartient à Modselektor (parallèlement à son principal label, Monkeytown Records).

Le but initial de cette structure est la sortie de compilations regroupant 50 « armes » de club, 50 morceaux qui, objectivement, bougent plutôt bien. Pour notre plus grand plaisir, le label a sorti plusieurs EPs et albums en chemin, se détournant tranquillement de sa mission pour devenir un label à part entière. On peut noter la présence d’EPs de Modselektor (évidemment), de Benjamin Damage, Addison Groove, Bambounou et même de Marcel Dettmann, qui a fait des infidélités à son propre label Marcel Dettmann Records le temps d’un EP.

Chez 50 Weapons, Phon.o se sent bien, puisqu’il y a sorti 4 EPs (dont un en collaboration avec Anstam) ainsi que son dernier album, Black Boulder. Cet album, comme son nom ne l’indique pas, est probablement moins noir que les premières productions de Phon.o. Plus mélancolique, il fait voyager l’auditeur : le fond est triste c’est certain, les voix et les synthés lancinants se répondant à merveille. D’une écoute plus facile, ces morceaux n’en demeurent pas moins intéressants car ils sont musicalement très travaillés. Constructions complexes à plusieurs niveaux, ils donnent cette impression de se trouver devant une montagne de sons, une cacophonie hypnotisante. On sentirait presque le sol se dérober sous nos pieds pendant certaines envolées.

Sa dernière production, Schn33/Go EP, sortie le 17 mai dernier, confirme encore sa versatilité en mélangeant techno et UK bass dans un hymne musical au potentiel live indéniable.

 

Phon.o c’est donc un peu de tout. Phon.o fait ce qu’il veut, des fois cela plaira, des fois moins. Peu d’artistes de musique électronique ont touché à autant de genres au cours de leur carrière, et surtout peu l’on fait avec brio. Dans le cas de Phon.o, même si l’on n’adhère pas à toutes ses expérimentations, notamment aux plus « commerciales », il faut reconnaître qu’il a su comprendre comment marchait les milieux dans lesquels il a posé ses valises. De l’ambient à la tech-house, il a créé des tubes, des références d’un instant, et a continué son chemin.

Pour écouter plus de Phon.o, vous pouvez vous rendre sur sa page Soundcloud qui est très fournie : la quasi totalité de ses productions sont disponibles en écoute intégrale.

.Henri.

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