Interview : La Mamie’s ou l’art de la fête décomplexée

25 nov 2014 | Categories: Entrevues | Posted by: Kukubengu

Incarnation d’une nouvelle génération qui a soif de liberté et de découverte, la Mamie’s est un collectif musical qui agite la vie nocturne parisienne ces dernières années. Disciples de la fête décomplexée, cette bande d’amis partageant le même amour du vinyle  promeut une ouverture musicale fondée sur le groove et la chaleur. La Ferme du bonheur, lieu qui a contribué à les faire connaître au grand public, est l’illustration parfaite de leur énergie et de leur bonne humeur : franchir ses portes est la promesse d’une belle journée, hors du temps. Curieux de rencontrer ces drôles de personnages, on est allé leur poser quelques questions.

MiXiT : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter rapidement pour ceux qui ne vous connaissent pas?

Fantin : C’est une association qui a été fondée en 2007 par 4 potes. Se sont greffés par la suite un 5e puis un 6e membre et il y a actuellement 5 djs. On a créé cette association dans l’idée de promouvoir une fête libre et décomplexée. On s’est plus ou moins rencontrés au lycée ou en soirée.

Grégoire : Au début, on sortait beaucoup aux différentes soirées électros de l’époque. On a ensuite  commencé à organiser nos premières soirées dans la maison abandonnée du père d’un d’entre nous à Montrouge et ça a pris de l’ampleur. On y a organisé une dizaine de soirées avec à chaque fois environ une centaine de personnes. Au début, ces soirées étaient créées pour qu’on puisse mixer devant un public, on achetait des disques et on voulait les faire écouter.

Victor : C’est là qu’on a pu apprendre à gérer l’organisation d’évènements  avec l’entrée, les vestiaires …

MiXiT : Vous arriviez à gérer ces soirées par vous-mêmes ?

Grégoire : Oui car on invitait nos amis donc il y avait un respect qui s’instaurait de fait.

Théo : Le principe était simple : chacun ramenait sa propre boisson et on avait donc un bar communautaire. Au début tout était gratuit mais au fil des soirées on a du finir par faire payer car on a été obligé d’engager une personne chargée de la sécurité à l’entrée. A la fin ça a commencé à prendre une certaine envergure et vu la capacité de la maison, on a dû commencer à organiser des fêtes à l’extérieur.

Grégoire : On a commencé nos premières soirées avec 70 personnes et on s’est ensuite retrouvé avec 250 personnes et l’obligation de recaler des gens à la porte.

Théo : La maison qu’on occupait jusque-là supportait difficilement tout ce monde et c’est à ce moment-là qu’on a créé nos évènements dans des bars. Le premier s’est passé au Zorba.

Victor : L’argent qu’on avait pu gagner a été mis de côté rapidement pour pouvoir être réinvesti dans ces soirées bar. Tout ce qu’on a organisé ne l’a jamais été par pur but lucratif.

Grégoire : L’argent qu’on gagnait servait aussi à acheter des vinyles car ça reste un budget important. Depuis la maison à Montrouge nous sert de bureaux.

MiXiT : Est-ce qu’à cette époque vous présentiez déjà le même éclectisme culturel que celui qu’on vous connaît maintenant ?

Grégoire : Pas trop car on allait chez qu’un seul disquaire, My Electro Kitchen, qui était à Chatelet et qui a fermé depuis. C’était un disquaire qui avait une orientation techno minimale assez marquée et c’est ce qu’on écoutait principalement à l’époque.

KNR007_LP12Label_A_PreviewMiXiT : Votre évolution musicale s’est faite de manière progressive ? Le public que vous vous étiez constitué vous a toujours suivi dans vos choix ?

Grégoire : L’évolution s’est faite progressivement, tes goûts changent avec le temps et au bout d’un moment on voulait sortir un peu du seul registre électro. On découvrait aussi de nouvelles choses et ça a favorisé notre ouverture. En ce qui concerne le public, oui il a dans l’ensemble apprécié nos choix et on voit encore aujourd’hui pas mal de nos amis qui étaient là au tout début.

Théo : On a commencé nos soirées très jeunes et notre public qui était jeune lui aussi a pu évoluer en même temps que nous. A l’époque on sortait au Rex, aux soirées Panic ou encore à la We Love où j’ai rencontré les autres membres du crew.

MiXiT : D’où vous vient votre nom ?

Grégoire : Les gens qu’on invitait à Montrouge ne savaient pas chez qui ils étaient et on leur a toujours dit que c’était chez la grand-mère d’un des membres du crew. On leur disait qu’elle était là, qu’elle dormait  et qu’il fallait du coup ne pas faire de bruit en bas. Les gens qui montaient voyaient une porte scellée avec du bois et c’est vrai que ça suscitait quelques questions sur l’état de la grand-mère. C’est parti de là, on a commencé à avoir ce délire autour de la mamie, et après une soirée qu’on avait organisée on a décidé d’appeler la maison la mamie’s house et de fil en aiguille on s’est approprié le nom de la mamie’s.

Théo : On trouvait que ça collait bien avec l’idée du vinyle, avec le côté un peu rétro mais aussi familial.

MiXiT : Quelle est la philosophie défendue par la Mamie’s ? La fête décomplexée se traduit-elle par un certain retour aux valeurs du Peace & Love des années 60 ?

Victor : Non, je dirais plutôt qu’on se rapproche du punk-disco en termes de valeurs. Ce qu’on prône avant tout c’est l’ouverture.

Fantin : On a eu la chance, en étant assez jeunes,  d’avoir un lieu fait pour accueillir des fêtes avec 250 personnes où chacun ramenait sa propre boisson, ce qui était assez rare pour les jeunes de notre âge. On a toujours été très ouverts, chacun venait comme il était. On a toujours fait en sorte de garder cet esprit et on a une empreinte qui vient de là.

Théo : Ce qu’on déteste le plus c’est le côté « portier » où on va choisir qui rentre selon son apparence. On accorde aussi de l’importance au côté économique. On ne va pas proposer des soirées hors de prix, ça coûte déjà cher de sortir en club. C’est ce qu’on a toujours voulu faire mais on a rencontré pas mal de problèmes tout au long de notre parcours.

MiXiT : Quelles ont été vos principales difficultés depuis vos débuts ?

Théo : Je pense qu’on a vraiment tout eu.

Fantin : Personnellement je me souviens de notre soirée au Yoyo où on est arrivés et on a trouvé uniquement des platines digitales. On n’avait pas de platines vinyles et on devait jouer juste avant Todd Terje.

Grégoire : On a aussi eu notre première soirée dans un hangar à Ivry. Cracki avait déjà organisé une fête là-bas le week-end d’avant. On est venu nous couper les basses à 1h du matin et on a du finir notre soirée sans basses. Il y avait une barre d’immeubles en face et on entendait des gens jeter des cailloux sur notre toit en tôle. Les gens qui habitaient là avaient difficilement supporté la précédente soirée et ça s’est bien ressenti.

Victor : Pour moi c’était peut-être notre première soirée au 6B où la basse partait avec un temps de différence par rapport à ce qui sortait dans le casque. C’était impossible de savoir si le son était calé, comment il sortait sur les enceintes, …

Théo : Une soirée en club où  le videur a recalé la moitié de nos potes. On avait beau essayé de parler avec lui, ça passait pas. On ne pouvait du coup rien faire pour eux. Ou encore notre coupure de courant à la ferme du bonheur en plein set de Marcellus Pittman. On a du courir à l’extérieur de la ferme pour remettre les plombs sur le secteur.

En général nos premières difficultés étaient liées à la place des lieux. On arrivait jamais à rentrer tout le monde.

MiXiT : Votre nom est maintenant très lié à celui de la ferme du bonheur qui est certainement le lieu qui vous ressemble le plus. Comment se sont passés vos premiers contacts avec ce lieu ?

Théo : Eric Labbé, qui avait déjà organisé quelques événements dans ce lieu, a été le premier à nous en parler. Il nous a conseillé d’aller y jeter un œil en nous disant que c’était un lieu assez remarquable. Il nous a booké pour une soirée dans ce lieu et comme on a pu leur ramener du monde et que le courant est très bien passé avec le propriétaire du lieu. On lui a parlé de notre plan et il a accepté de nous laisser organiser ça.

Victor : On a toujours été sur la même longueur d’onde avec Roger, son propriétaire. Il était la seule personne à qui on pouvait proposer d’organiser une fête le samedi après-midi dans une ferme. L’amour de la disco  est une autre chose qu’on partage avec lui.

Fantin : Là-bas on retrouve vraiment ce qu’on peut appeler la fête décomplexée. Au début on se retrouvait parfois avec le cochon de 250 kilos lâché dans la ferme en pleine fête.

MiXiT : Quand est-ce que vous avez organisé votre première fête là-bas ?joe

Victor : En novembre 2010, ça avait été assez restreint en termes d’attending. Après on en a organisé une en avril 2011 mais on en avait déjà pas mal parlé autour de nous et là on a pu ramener environ 350 personnes.

Par la suite on a pu organiser notre première session du festival d’été. Roger a accepté de nous donner 5 dates pour un été. Pour nous ça a été quelque chose d’assez fort émotionnellement car malgré notre jeune âge, on avait commencé à vraiment organiser quelque chose.

Fantin : A côté de la ferme il y a une petite friche qui sert de potager et Roger a l’habitude d’y organiser des ateliers le dimanche. On a travaillé sur le concept de la transhumance qui consistait à accompagner les moutons jusqu’à cet endroit.

Théo : En général ça se passe de la manière suivante : on coupe le son et les moutons arrivent au milieu du dancefloor. On invite des fanfares ou des batukadas qui guide les danseurs et les troupeaux jusqu’à cet endroit.

MiXiT : Pourquoi un tel concept ?

Grégoire : Le but est de mettre en avant l’enjeu de Roger qui est le développement de la ferme et de ce potager annexe.

Théo : C’est aussi un endroit avec un vrai charme et ça vaut le coup de le découvrir.

Par contre, même si la ferme est déjà dotée d’une équipe présente toute l’année, on est toujours présents avant et après nos évènements pour tout ranger. L’organisation des journées d’été nécessite une grosse organisation. Ce lieu n’est à la base pas trop fait pour la fête et on doit être présents 3 jours avant pour tout installer et revenir le lendemain pour tout ranger. Le dancefloor est normalement utilisé comme espace pour les chevaux.

MiXiT : On vous voit vous développer de plus en plus dans la région parisienne et organiser des soirées dans des lieux come l’Electric mais la Ferme du Bonheur reste un lieu qui vous est très cher. Pourquoi un tel contraste ?

Victor : On s’est toujours dit qu’on n’allait pas se mettre de barrières, aussi bien dans la musique que dans l‘organisation d’évènements.

Théo : D’ailleurs c’est maintenant assez choquant dans certains cas. Le fait de voir autant de gens aller à la ferme me fait pas mal halluciner..

MiXiT : Quand on regarde votre parcours on peut voir que vous mixez depuis un certain temps mais où ne vous voit pas produire de musique, pourquoi ?

Victor : On a installé depuis peu un studio dans nos locaux à Montrouge et on compte s’y mettre. Il y a encore un peu de temps avant de voir une production de la Mamie’s sortir.

Théo : La production est quelque chose de très chronophage, pour se mettre à produire, il faut vraiment passer son temps à ça. Rien que pour un sortir un mix, on met beaucoup de temps.

Victor : On peut très bien s’investir beaucoup sur le côté scénique et passer un panel musical très large de manière assez instinctive quand on joue, s’il s’agit de faire un podcast, on va vraiment le travailler.

MiXiT : Vous représentez une génération jeune mais très dynamique de la scène musicale française actuelle, quel est le regard que portent sur vous les personnes qui ont vécu les débuts de la techno et de la house dans les années 90 ?

Fantin : On a de bonnes relations avec ces personnes, le fait d’avoir joué du vinyle dès le début y a en partie contribué.

Victor : De manière plus générale, on n’a jamais ressenti d’hostilité entre les deux générations.

Credit photo - La Curieuse Compagnie

Crédit photo – La Curieuse Compagnie

MiXiT : En ayant vécu de l’intérieur de le renouveau des musiques électroniques à Paris et en France, vous n’avez pas trop peur de l’effet de mode?

Théo : Non, c’est déjà le cas et pour moi tant mieux.

Victor : Malgré la mode il y a comme même un esprit que les gens viennent chercher dans ces musiques. C’est aussi à nous de nous renouveler et de proposer de nouvelles choses pour que les gens nous suivent. Je pense par exemple à Alex et Laetitia de la Katapult pour qui ça marche toujours, ils ont su aller chercher de nouvelles choses, se battre et se réinventer. Le principal moteur doit rester la passion. Après oui je pense que la musique électronique subit l’effet de mode et ce sera le cas pour encore quelques années, ensuite ça partira dans d’autres styles.

Théo : On a déjà pu voir récemment l’explosion en premier lieu de la deep-house puis de la house. A mon avis, Concrete a joué un rôle très important là-dedans car ils ont su éduquer le public. On se rend compte que ce qui marche le mieux reste les classiques.

Victor : On parle ici que de house et non pas de techno, qui est encore tout un autre monde. Mais oui, on a pu voir ce retour à la deep house puis plus récemment à la house. On peut supposer qu’à l’avenir les gens vont se retourner vers le funk ou le jazz. On commence déjà à sentir un retour, peut-être pas totalement assumé, vers le disco. D’ailleurs c’est ce qui marche bien avec des djs comme Theo Parrish, il saura passer un morceau disco et juste derrière jouer un son d’acide et ainsi amener le public à travers divers phases.

Grégoire : Le public parisien est tout de même un public qui est très difficile. On a pu voir des artistes jouer de la techno sur une soirée et se recevoir des verres dès qu’ils passent des morceaux de disco.

MiXiT : Vous avez franchi un cap cet été en organisant le Macki Music Festival avec Cracki Records. Quels sont vos liens avec ce collectif ?

Victor : Ils se sont lancés dans l’organisation d’évènements en même temps que nous et en les rencontrant on s’est rapidement dit qu’on voulait organiser des choses avec eux.

Grégoire : On s’est rencontrés, on a sympathisé et on a décidé de s’unir sur divers projets pour avoir une plus grande force de frappe.

Théo : On est assez complémentaires car ils ont une autre approche plus propre, avec ce qu’ils développent autour de leur label, on retrouve quelque chose d’un peu pop. Nous on a plus notre côté de fêtards invétérés.

Victor : D’ailleurs ça s’est senti dans la programmation du festival, il y avait une grande variété de style. Ils ont une connaissance de l’indie et de la pop qu’on n’a pas, la Mamie’s a apporté quelque chose de plus orienté sur le groove.

MiXiT : Quelles sont vos principales références en termes de musique ?

Fantin : Personnellement moi je suis plutôt orienté dans les sons hip hop et reggae.

Victor : Je pense qu’on se retrouve tous un peu dans le son de Detroit. Que ce soit ans le hip hop ou dans les sons qui ont été avant et après la musique électronique. On est tous allés chercher de ce côté-là. On se retrouve avec des artistes comme Marcelus Pittman.

Théo : Pittman est assez incroyable, il est capable de mélanger 3 sons de styles différents en sachant garder la même ligne de basse ou le même beat. En termes de techno, ma dernière grosse claque a été DVS1. Sinon, Antal de Rush Hour est pour moi le dj qui va être amené à décoller. Il a une très grande richesse musicale et il sait te sortir des morceaux que tu pourras entendre nulle part ailleurs.

Victor : Oui, c’est vraiment quelqu’un de très doué, San Proper nous l’a bien confirmé lorsqu’il était venu à la Ferme. Jeff Mills est aussi quelqu’un qui est assez impressionnant aussi, il sait créer toute une ambiance autour de ses sets. On va d’ailleurs nous aussi se mettre à travailler sur des sets qui durent toute une soirée.

mpMiXiT : Ce format est préférable quand vous mixez à plusieurs non ?

Théo : Oui, mixer 2h à 5 n’est pas quelque chose d’évident. Il nous faut déjà au moins 1h30 pour trouver un équilibre. On arrive tous dans un état d’esprit différent et il faut qu’on puisse bien s’accorder. Mais ça a aussi un certain charme, chacun de nous apporte quelque chose et à 5 on peut proposer une certaine diversité.

MiXiT : Vous qui avez été parmi les premiers collectifs musicaux parisiens de notre génération, quelles sont selon vous les principales règles pour réussir à organiser de bons  évènements ?

Théo : Savoir s’amuser, si tu passes une soirée avec tes potes et que tu ne ressens pas un minimum l’envie de profiter, c’est mauvais signe.

Fantin : Je pense qu’il faut aussi ne pas aller trop vite. Il ne faut pas intégrer trop de gens trop rapidement et il n’y a aucune utilité à organiser une fête, changer de nom et en organiser une autre derrière. Tu dois avoir la tête sur les épaules, savoir t’organiser sur certains points avant de faire ton évènement.

Victor : Le principal moteur pour moi est vraiment la passion, il ne faut pas organiser une fête pour jouer les djs, il faut le faire parce que tu aimes vraiment ça. Mixer et organiser des évènements, c’est vraiment du boulot.

Grégoire : La cohésion est quelque chose d’également important. On se connaît depuis longtemps, on passe énormément de temps ensemble et la vie n’est pas toujours rose mais on reste soudés.

MiXiT : Pour conclure, quels sont vos projets pour l’avenir ?

Grégoire : Nos soirées High Life, en partenariat avec Skylax Records. On compte en faire 3. Il y en a eu une à l’Electric et il y en aura une autre le 22 novembre au Cabaret Sauvage ave Dj Sprinkles, Elbee Bad et Maurice Fulton. Il y a également la deuxième édition du Macki Music Festival.

Victor : On pense également lancer les fermes du bonheur mais au format hiver, avec feu de cheminée et vin chaud, en continuant à inviter des djs qu’on aime. Le tout reste de continuer à proposer des évènements originaux et ouverts à tous.

 

[Crédit photo : Arthuro Peduzzi - AOP]

.kukubengu.

1 Comment

  1. lolololol
    16 janvier 2015

    l’E&S DJR 400 petit veinards

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