Interview : Zadig

17 avr 2014 | Categories: Entrevues | Posted by: Kukubengu

Zadig est aujourd’hui un des fers de lance du renouveau de la scène techno française. A  la tête de son label Construct re-Form, il a contribué à lancer des artistes aujourd’hui reconnus comme Antigone, Birth of Frequency ou encore Voiski. Basé à Rouen, il a vécu les différents cycles qui ont marqué l’évolution de la musique électronique en France en explorant différents styles et publics. C’est toutefois dans le genre techno qu’il a connu son principal essor avec une musique qu’on pourrait qualifier de cinématographique tant les ambiances qu’elle dégage sont  variées mais toujours profondes. Il peut à présent se vanter d’une reconnaissance de plus en plus importante dans le milieu, avec ses lives sans concessions. Récit de la rencontre avec l’individu dans un café rouennais. 

MiXiT : Bonjour Zadig, pour commencer, petite question traditionnelle : peux-tu te présenter rapidement pour ceux qui n’auraient pas la chance de te connaître ?

Je suis Zadig, dj et producteur. Ça va faire maintenant 20 ans que je mixe, 4 ou 5 ans que je me suis mis à la production et 3 ans que mon travail commence à vraiment porter ses fruits. Je suis principalement dans un style techno mais ça ne m’empêche pas de faire des petits dérapages sur des sonorités un peu plus house. J’ai également d’autres projets en vue, dans un genre plutôt electronica-ambient.

MiXiT : A la base tu étais orienté dans un style plus hardcore et à présent tu es résolument techno, qu’est ce qui a provoqué ce changement?

La techno était un style que j’écoutais déjà avant. Dès que j’ai commencé à acheter des disques, je choisissais de la trance, de la techno, de la house ou du hardcore. J’achetais tout en fait, il y avait moins de clivages qu’aujourd’hui : je suis allé dans des soirées où tu avais un dj qui jouait de la trance puis un autre qui jouait de la house, suivi d’un autre jouant du hardcore. Il n’y avait pas de soirées basées exclusivement sur un même style, ça c’est arrivé plus tard et du coup j’ai toujours eu l’habitude d’acheter de tout. J’ai juste eu  des périodes où je privilégiais un style plus qu’un autre et finalement j’imagine que le retour à la techno était presque un passage obligé. C’est un style par lequel j’ai commencé et j’y suis revenu car je trouvais que le hardcore tournait un peu en rond, il n’y avait plus grand-chose qui me plaisait et puis j’avais aussi envie de changer d’atmosphère.

MiXiT : L’envie de changer est apparue avec la radicalisation des styles en soirée?

J’ai tout simplement eu envie de changer mais ça n’a pas été facile, j’avais un public hardcore que j’ai perdu du jour au lendemain. Je suis quasiment reparti à 0 car personne ne suivait, c’était un changement radical. Il n’y avait pas vraiment de soirées technos à Rouen donc ça a été un peu raide pour moi.

MiXiT : Tu es resté à Rouen après ce passage à la techno?

Oui je suis resté à Rouen où je mixais pour moi. Je mixais un peu dans un bar, le Shari-Vari, 3 ou 4 fois par ans. J’étais également résident dans un autre bar, l’Electro-Spirale Pub, qui a fermé depuis un certain temps maintenant. Au bout d’un moment je suis parti à Paris car j’avais trouvé du boulot là-bas et les choses ont progressivement bien évolué.

MiXiT : Et c’est là que tu as commencé à travailler avec Synchrophone?

Zadig - Synchrophone Records

Zadig – Synchrophone Records

Voilà, c’est ça. J’ai commencé à y travailler et à m’acheter un peu de matériel. J’avais été embauché car le responsable, Mathieu Berthet ne pouvait plus être en boutique, il devait s’occuper du mastering en bas du magasin. Et du coup c’est lui qui m’a un peu redonné goût à la production. On parlait beaucoup, on échangeait beaucoup sur la musique, la techno, Carl Craig (lui c’était un grand fan) et du coup ça m’a redonné envie. J’ai acheté des machines et je me suis remis sérieusement à produire.

MiXiT : La collaboration avec Synchrophone a commencé quand?

J’ai du mal à dater exactement mais c’était il y a environ 6 ans.

MiXiT : Quand et pourquoi est-ce que tu as décidé de lancer Construct Re-Form?

Alors ça s’est fait concrètement en juin 2011, c’était quelque chose auquel je pensais depuis longtemps, je trouvais ça un peu incompatible de ne pas être producteur moi-même et de produire la musique des autres. Je me disais que je ne pouvais pas décemment juger de la qualité des productions extérieures si je ne m’étais pas moi-même confronté à d’autres labels, en tant que producteur, qu’on me dise « là ça va » ou pas. J’ai donc sorti trois disques, le premier sur Plastic ensuite sur Synchrophone et le dernier sur Sino. A la suite de ça j’ai décidé de monter le label, ça a été un peu un coup de tête. C’est un autre artiste, Birth of Frequency qui m’a poussé dans cette voie-là, avant même que j’ai l’idée de le signer. J’y suis allé et puis ça c’est bien passé.

MiXiT : Par la suite comment as-tu choisi les artistes que tu as fait signer sur ton label?

C’est un peu le hasard en fait. A la base je savais même pas si je voulais signer d’autres artistes, je me disais que j’allais déjà commencer par sortir un disque et qu’après je verrai. Et puis un jour j’ai rencontré Antigone qui venait simplement faire écouter ses morceaux au magasin. Il les avait déjà envoyés à un autre label assez connu mais n’avait pas eu de réponse positive. Et je lui ai dit que si l’autre label ne les prenait pas, moi je le ferai. Un  jour il s’est décidé et m’a dit : « Ok, on fait un disque » et ça a commencé comme ça.

Après j’ai signé Voiski et là pareil, un autre gros coup de coeur. En fait je l’avais déjà rencontré avant sans trop savoir ce qu’il faisait. Souvent tu rencontres des artistes, tu leur parles mais tu ne sais pas trop ce qu’ils font. Après je suis tombé sur certains de ses morceaux, notamment une release fantôme qu’il avait fait pour Dement3d, elle n’était que sur soundcloud. J’ai vraiment accroché et du coup je lui ai proposé de faire 3 disques, sous format d’un triptyque. J’en ai sorti deux pour l’instant et il reste le troisième à venir. A présent on collabore de manière régulière et naturelle.

Et le troisième, Birth of Frequency, qui a été le dernier à signer même si c’est le premier que j’ai rencontré. C’est un rouennais qui s’est mis à la production sur le tard et après le temps nécessaire pour que tout se mette en place en matière de production, je trouvais que ça valait vraiment le coup d’être signé et c’est ce que j’ai fait.

MiXiT : Est-ce que Birth of Frequency avait commencé, comme toi, dans un autre style?

Non, il a démarré directement par de la techno, ses influences allant de Derick May à Jeff Mills donc on a rapidement été sur la même longueur d’onde.

MiXiT : Pour en revenir à tes productions, comment définirais-tu ton style de musique, quelles sont tes influences dans ta manière de produire?

Zadig - SINO EP

Zadig – SINO EP

 

Alors c’est assez difficile de parler de style, quand tu écoutes tous les disques que j’ai sortis il y a pas mal de choses différentes. Tu prends le premier qui est sorti sur Synchrophone, c’est une sorte de techno un peu dub mais qui en même temps peut être joué par un quelqu’un qui mixe de la house, il était assez accessible et pouvait plaire à plein de gens différents. Après tu as eu Sino qui était beaucoup plus rave, la face A avait un son très ténébreux, « P8 ». Il y aussi « Maniac Mansion », dans un style un peu Daniel Bell, minimaliste mais avec un côté Chicago tout en restant techno. Je ne pense pas qu’on puisse dire que j’ai un style, j’ai peut-être une patte. J’écoute tellement de choses que je ne peux pas me limiter à faire qu’un seul style de musique. Tu vois le maxi Dagon, il est plus personnel : c’est plus des ambiances, c’est plus cinématographique. J’essaie vraiment de me renouveler à chaque fois même si parfois je fais des « tools », des trucs un peu plus orienté vers un artiste que j’aime bien. J’essaie de reproduire l’atmosphère d’un morceau que j’ai adoré, c’est moins personnel mais c’est ma réinterprétation. Enfin voilà, je pense que je n’ai pas vraiment de style en particulier, ma composition vient selon mon inspiration du moment.

MiXiT : As-tu des « Saints patrons » dans le monde de la musique électronique et au-delà ?

Alors dans la techno il y a Jeff Mills, Robert Hood, Luke Slater, Daniel Bell, tous ceux qui ont vraiment fait la techno dans les années 90, mes inspirations sont très 90’s. Au-delà de la techno, je m’inspire aussi d’autres styles comme le jazz. Si tu cherches ton inspiration seulement dans la techno tu tournes en rond, tu ne fais qu’imiter et régurgiter ce que tu as entendu. Si tu vas chercher un peu ailleurs, dans les musiques de film, la musique classique ou encore la musique électronique des années 70 tu vas trouver d’autres choses et je pense que c’est vachement important de s’oxygéner. J’écoute déjà beaucoup de techno, j’en fais, quand je vais en soirée, c’est de la techno… enfin au bout d’un moment ça devient sclérosant. En écoutant autre chose, tu vas chopper une idée sans t’en rendre compte, tu vas pouvoir développer une texture, une atmosphère.

MiXiT : Reparlons un peu de ton développement sur la scène française : on a pu te voir participer il y a un peu plus d’un mois à une boiler room et tu vas jouer à la Weather cet été, ce qui représente une sacré performance, comment envisages-tu l’avenir pour toi et ton label?

Et bien au mieux j’espère, c’est toutefois difficile à dire car le milieu dans lequel j’évolue est très versatile, ça change vite. Aujourd’hui les gens adorent la techno, est-ce que ce sera encore le cas demain? J’ai déjà vécu plusieurs cycles, il y a quelques années la techno marchait super bien en France avec des artistes comme Laurent Garnier, John Thomas, Jacques de Marseille, … Les artistes house et techno tournaient beaucoup. Et puis ça s’est un peu arrêté d’un coup, les gens se sont désintéressés de la techno en disant que c’était un peu toujours la même chose dans les années 2000 et puis après on a eu une vague de minimale, de musique un peu plus intellectuelle, un peu plus moderne dans les sonorités et ça a duré un certain temps. Il y a aussi eu toute la vague electro-clash et puis on est arrivé à aujourd’hui avec la house old-school, un peu Chicago et surtout un gros retour de la techno. Après est-ce que ça durera? C’est difficile à prévoir, après j’essaye d’envisager les choses positivement mais tout en étant réaliste car les choses changent du jour au lendemain. L’avantage que j’ai c’est d’aimer plein de choses et que si demain je ne fais pas de techno, j’aurai envie de faire plein d’autres choses! Ma vie ne s’arrête pas à la techno même si c’est ce que je préfère faire.

Je trouve ça dommage de signer un artiste juste pour faire un disque, ça n’a pas d’intérêt.

MiXiT : Concernant ton label, est-ce qu’il y a des artistes que tu projetterais de signer?

J’ai des projets qui vont se concrétiser, là je vais signer Johannes Volk, un allemand originaire de Francfort qui a son propre label, Exploration. J’ai assez rapidement eu un flash sur lui, on a eu l’occasion de se rencontrer une première fois quand il a joué à la Machine du Moulin Rouge et j’ai découvert quelqu’un avec une approche vraiment différente de ce que tu peux rencontrer sur la scène. Du coup on l’a booké pour une soirée sur le Batofar et voilà, ça a confirmé un peu ce que je pensais et du coup il signera le 9e disque, la 8e c’est Birth of Frequency qui est pas encore sortie. La 10e ce sera une compile avec les artistes maisons et quelques artistes invités. Après le but c’est aussi de sortir des artistes qui ne sont pas encore signés, Johannes Volk est l’exception qui confirme la règle.

MiXiT : Donc ton objectif serait plutôt de découvrir de jeunes talents?

Oui mais ce n’est pas évident. J’ai eu la chance de découvrir coup sur coup 2 artistes qui m’ont tout de suite donné envie de les signer. Cependant ça demande beaucoup de travail, je ne suis pas un manager ni une agence de booking, mais il y a tout un travail de développement à réaliser. A’ partir du moment où tu prends un artiste sur ton label, tu lui dois de l’attention, de l’énergie parce que le gars te donne sa confiance par le biais de ses morceaux qu’il pourrait signer ailleurs. Toi  tu as un travail à faire sur la manière de développer au mieux son image en parallèle avec son agence de booking. On peut voir ça avec  Antonin (ndlr Antigone) qui est chez Concrete, je me substitue pas du tout à la Concrete, ça n‘a rien à voir. Je l’aide à développer son image artistique de manière à ce que sa musique soit diffusée le mieux possible, jouée le plus possible par d’autres artistes et donc voilà ça demande du travail. C’est pour ça que j’hésite toujours beaucoup avant de choisir des artistes car je sais ce que ça implique. Je trouve ça dommage de signer un artiste juste pour faire un disque, ça n’a pas d’intérêt.

MiXiT : Tu es rouennais d’origine et mis à part l’épisode parisien tu as toujours vécu dans cette ville, comment vois-tu le développement de la scène rouennaise?

Je vois du changement, c’est sûr. Ça a commencé quand on a mixé au 3 Pièces avec Nimä Skill, au début on avait un peu de monde mais ça restait modeste et puis un jour on a rencontré des petits jeunes qui sont venus une fois et qui nous ont dit qu’ils ne savaient pas qu’il y avait ce genre de soirées ici à Rouen et qu’ils allaient revenir, mais en force. Et du coup la fois d’après ils étaient effectivement 70-80 personnes alors qu’il était 22h et que la soirée n’avait pas encore commencé. Et ils ont débarqué là-dedans et c’était une fête pas possible, du coup on a été un peu surpris avec Ben. On s’est dit « Qu’est-ce qu’il se passe ? ». J’ai alors senti qu’il y avait un nouveau public, des petits jeunes s‘intéressant à cette vieille musique qui a quand même aux alentours de 30 ans. Et puis ils ont commencé à organiser des soirées, il y a eu Rev et puis Brimfool et ce ne sont à mon avis pas les derniers. La preuve de ce développement a aussi été la soirée au 106 qui s’est passée sans douleur, les préventes étaient toutes parties 1 semaine avant la soirée, chose que je n’ai jamais vécue ici auparavant. En effet, il y a 2 ans ça n’aurait pas forcément été possible.

MiXiT : Du coup est-ce que tu penses que ce développement auprès d’une plus jeune génération est un peu à l’image de ce qui se passe aujourd’hui en France?

Ah oui, clairement. Il y a eu un creux à un moment sans qu’il n’y ait en parallèle un renouvellement. La génération qui nous a suivis ne s’était pas du tout intéressée à notre musique et c’est vrai que du coup c’est un véritable plaisir de voir ces 2 ou même 3 générations se mêler. Il y a une revitalisation du public français.

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MiXiT : Ces derniers temps tu as été amené à mixer par-delà les frontières, en Allemagne, en Italie ou encore aux Pays-Bas. Même si c’est toujours difficile de choisir, quel a été ton meilleur souvenir de Dj ?

En effet, c’est très difficile à dire. Spontanément, je dirai peut-être le live au Moog à Barcelone, un des plus vieux clubs de la ville, il est petit avec moins de 200 places, c’est un peu le club des derniers rescapés de la nuit, tu y vas sans trop savoir ce que tu vas trouver mais tu es toutefois sûr de passer un bon moment et j’avoue que quand j’ai joué là-bas j’ai trouvé ça génial. Le public espagnol dans toute sa splendeur, toujours à fond, super ambiance. Bref incroyable. Après c’est difficile de choisir car chaque soirée peut-être la meilleure pour différentes raisons même si celle dont je viens de parler était quand même intense. Sinon il y a aussi eu les soirées au Tresor, qui restent d’excellents souvenirs.tr-547485

MiXiT : Les soirées au Tresor correspondent au moment où tu as commencé à te faire connaître sur la scène berlinoise?

En fait la soirée au Tresor est le résultat du travail de fond en tant que producteur et label manager. Aujourd’hui les disques te permettent de te faire connaitre un peu partout donc je ne sais pas si je suis particulièrement connu à Berlin. Mon nom circule au rythme des disques qui sortent, et le fait de signer sur des labels étrangers t’aide bien entendu à être un peu plus connu dans le pays en question.

MiXiT : Au niveau technique, on te voit réaliser de nombreux lives, que matériel utilises-tu?

Alors j’emmène ma TR 909, un petit synthé appelé Blofeld, une drum station, sorte de clone de la 808 et de la 909. Maintenant j’intègre également un Virus. De temps en temps j’intègre aussi une boîte à rythme mais ça reste assez rare. Le tout est séquencé sur Ableton avec un contrôleur Midi.

MiXiT : On arrive à la fin de l’interview, pour finir peux-tu nous donner tes projets pour les mois à venir?

Alors la prochaine sortie ce sera sur Synchrophone avec un disque qui s’appellera «Kern Space Adventures ». Après il y aura aussi une sortie sur Tresor, ce sera sur un Various Artists. Je vais aussi bosser sur un maxi complet sur le même label. Il y aura également une signature sur un label américain qui appartient à Lenny Posso, Chronicle qui est un label de techno un peu plus spatial. Ce sera un maxi complet avec en plus une track sur un petit 7 pouces. Et enfin je devrais refaire un Deeply Rooted dans les mois à venir.

[Crédits photos : Brieuc Weulersse]

.Kukubengu.

 

2 Comments

  1. 22 juillet 2014

    […] bien présent ce soir dans la capitale avec cette soirée organisée par le label de notre ami Zadig. Pour l’occasion on pourra voir le mystérieux duo espagnol Transhuman (live) pour sa […]

  2. 2 octobre 2014

    […] il y a plein d’autres artistes qui font de supers choses avec un style qui leur est propre comme Sylvain, John, … C’est assez difficile de […]

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