Interview : Didier Allyne – Syncrophone Connection

01 oct 2014 | Categories: Entrevues | Posted by: Kukubengu

Le renouveau du vinyle est aujourd’hui un phénomène avéré, il en surprend plus d’un mais pas Didier Allyne. A la tête de Syncrophone avec ses compères Blaise et John, il a toujours cru en ce format. En tant que Dj dans un premier temps, car de nombreux clubs ont fait appel à son expérience et ses compétences dans ce domaine, et aussi en tant que disquaire, en traversant une époque de numérisation musicale massive. Aujourd’hui Didier peut se targuer d’avoir su rester fidèle à sa philosophie et son expérience fait de lui un acteur incontournable de la scène parisienne. C’est donc avec grand intérêt qu’on est allé lui poser quelques questions. 

MiXiT : Bonjour Didier, peux-tu te présenter en quelques mots pour ceux qui ne te connaissent pas ?

Je travaille chez Syncrophone depuis 2005 et je suis dj depuis l’âge de 16 ans. J’ai commencé en écoutant du hip-hop et en travaillant chez plusieurs disquaires. Je suis également compositeur à mes heures perdues et enfin père de famille.

MiXiT : Comment es-tu entré dans le monde de la musique électronique ?

Je suis allé à ma première soirée techno/house au Boy, quand j’avais 17 ans. C’était la fin du Boy mais ça m’a fait un électrochoc lorsque j’ai vu toutes ces personnes déguisées, l’ambiance festive. Sinon j’écoutais les musiques qui passaient à la radio et j’ai commencé à entendre des musiques électroniques. Le côté dj est venu assez tôt car quand j’étais jeune j’enregistrais déjà des mixtapes avec les vinyles de mes parents sur des cassettes pour les trajets en voiture. Dans ma famille on écoutait beaucoup de choses différentes, mon frère du Temptation, mes parents de la variété française mais aussi du Kraftwerk ou des musiques de film. Pour revenir à la musique électronique, après ma première expérience au Boy, je suis retourné dans des clubs mais j’ai aussi eu la chance de faire des raves dont la dernière Mozinor. Faisant parti de la génération de 93-94, j’ai vraiment vécu l’aspect club et rave ensemble. Je n’ai pas de préférences entre les 2 genres, les deux m’ont interloqué et c’est en les découvrant que j’ai commencé à acheter des vinyles à faire le tour des disquaires.

J’ai commencé à fréquenter le Palace, à faire les afters Kit Kat au Privilège où j’ai découvert Eric Candy et David Serrano, qui m’ont beaucoup influencé. Je dois aussi citer Stephanovitch, qui était pour moi LE dj techno, aussi bien au niveau de la technique que de la sélection, ainsi que Guillaume La Tortue. J’appréciais également Laurent Garnier mais il est devenu un peu trop communiquant à mon goût.

MiXiT : Pourrais-tu nous dire comment tu as vécu cette arrivée de la musique électronique ?

Je me considère comme faisant parti de la génération qui a précédée celle qui est à l’origine des musiques électroniques avec des gens comme Jerome Pacman, D’julz, … Moi je me suis mis à la musique électronique à partir de 1995. Je fais partie des gens qui ont vécu un boom mais c’était plus celui de la French Touch, qui était un peu surdimensionné par rapport à ce qu’elle était réellement.

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Innerspace Halflife – Wormhole Transmissions LP (2013)

MiXiT : On connaît la suite.

Oui, ça n’a pas amené que du bon mais ça a tout de même contribué à mettre la scène française en avant. Cependant l’éclectisme des courants musicaux qu’on retrouvait chez les scènes anglaise ou belge (dub, jungle, …) n’était pas présent en France. Personnellement j’étais bercé dans le son de Detroit, Chicago ou Manchester.

MiXiT : Donc à cette époque on retrouvait une ambivalence assez forte entre techno et French Touch ?

D’abord je dirais que les medias ont eu leur part de responsabilité, même si des radios comme FG et Nova faisaient un boulot efficace. La musique électronique était alors exploitée au maximum afin d’obtenir la meilleure rentabilité puis on la passait aux oubliettes. Je pense aussi qu’à cette époque on manquait un peu de maturité et de professionnalisme, contrairement aux Anglais, aux Américains ou encore aux Allemands en 2003-2004. Les leaders d’opinion que sont les médias n’avaient pas joué leur rôle correctement alors qu’aujourd’hui on peut retrouver parmi eux des gens vraiment passionnés. A l’époque les médias limitaient la musique électronique à la French Touch et aux Daft Punk (on y retrouvait bien entendu quelques bonnes choses) mais de nombreux labels house et techno sont alors passés à la trappe.

J’ai eu la chance d’aller chercher moi-même ma musique à cette époque mais beaucoup de gens se tournaient vers ce qu’on leur proposait, un peu comme aujourd’hui bien qu’internet ait beaucoup changé la donne. La culture se faisait différemment, on devait aller chercher nos disques à l’étranger  alors qu’aujourd’hui on peut voir la discographie complète d’un artiste en quelques clics. Toutefois le défaut de la période actuelle est qu’avec les masses d’informations la musique est plus difficile à digérer.

MiXiT : Peux-tu nous raconter tes débuts en tant que dj ?

Alors c’était à Rennes au club L’Espace, par l’intermédiaire de mon ami Arnaud Le Texier. Ensuite il y a eu le Gibus avec Sonic, des soirées avec Gilb’r et surtout ma première date au Rex avec D’julz et Dan Ghenacia. C’était mon rêve à l’époque de jouer au Rex, je considérais ce club comme le temple de la techno. Ma confirmation là-bas s’est faite en 97, je devais avoir 19 ans. C’est vraiment un gros souvenir, quelque chose d’unique, d’ailleurs je ressens toujours cette tension quand je vais au Rex.

MiXiT : C’est ton meilleur souvenir de dj ?

Je ne sais pas si je peux dire ça. J’ai des très bons souvenirs un peu partout. Par exemple, étant plus jeune, en Bretagne où j’avais joué un set de 3 heures dans un club en forme de bateau. Les gens avaient littéralement été en transe. Plus récemment il y a aussi eu une soirée où  j’avais pu jouer 5 heures d’affilé au Terminal, à Lyon.

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The Rythmist – The Agency (2010)

MiXiT : Donc à tes yeux un bon set, c’est un long set ?

Totalement, avec 2 heures de set tu te sens frustré car tu ne peux pas forcément emmener les gens où tu veux. Malheureusement aujourd’hui c’est un peu la norme avec de plus en plus de djs mais moins de temps pour mixer. Tu ne peux plus trop prendre les gens par les sentiments, c’est plus difficile de faire ressortir les côtés mélancoliques où à l’inverse festifs. Un set ça doit être comme un repas, tu dois avoir l’entrée, le plat principal puis le dessert.

MiXiT : Côté production, comment ça se passe ? On a pu te voir travailler sur quelques remix.

Oui en effet. Vers 97 je travaillais dans l’habillage sonore et j’avais monté un studio avec des amis dans un garage avec nos machines Juno, TR, … Après on s’est séparés mais j’ai gardé un certain goût pour la production. Par exemple j’ai fait quelques remix avec Phil Weeks autour de notre label P&D, on doit finir le maxi bientôt. Pour l’instant ça reste plus un hobby mais peut-être qu’avec le temps je vais m’y remettre. Peut-être que d’ici fin 2014-2015 j’aurai un déclic et que je m’y mettrais à fond, j’ai quelques projets qui peuvent aboutir.

MiXiT : Parlons de ton travail au sein de Syncrophone. Peux-tu nous raconter sa création ?

Syncrophone s’est créé en 2005. Auparavant je travaillais chez Vénus Distribution qui a malheureusement déposé le bilan. Cyber Productions, qui est la plus grosse distribution française, m’a alors proposé de devenir export-manager. Cependant j’avais des labels qui me suivaient et qui ne voulaient pas avoir leur image associée à Cyber, vue comme trop commerciale. Du coup on a décidé de monter un département au sein de Cyber Productions qui s’appellerait Syncrophone. A présent ça fait 10 ans que c’est notre vie avec John et Blaise.

MiXiT : Donc Syncrophone s’est créé alors que le format digital était en plein essor. Le pari n’était-il  pas un peu risqué ?

Beaucoup de gens autour de moi me disaient de me lancer-la dedans, j’avais même été approché un moment par Beatport, mais je n’ai jamais cru au digital. Le problème avec le digital était un peu le même que pour le vinyle : on prend les productions et on les distribue sur un marché qui ne peut pas tout ingérer. Toutefois le processus a été bien plus rapide avec le digital. Pour moi, c’est un super format mais qui a été mal exploité, on n’a pas le côté « sélection » du son.

Le format digital a été noyé dans la masse, un peu comme le vinyle l’a été et peut le redevenir bientôt concernant la musique électronique. Si tu sors un vinyle, ça veut dire que tu as fait quelque chose de bien et qui est dans la mouvance. Mais c’est pas ça le vinyle, tu sors un morceau sur ce format parce que tu l’aimes réellement. Il y  a des enjeux commerciaux, beaucoup de labels ne sortent que sur vinyle pour gagner en crédibilité. C’est dommage, car dans cette optique les labels imposent des prix élevés sans forcément penser derrière au consommateur.

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Vue intérieure du magasin Syncrophone.

MiXiT : Et pour toi le vinyle est-il fortement lié aux cultures techno et house ?

Je ne pense pas, pour moi le vinyle est plus lié à une culture ou une éducation personnelle. Moi j’ai été baigné dedans étant jeune mais après c’est une question de goût. Les djs jouant uniquement sur digital peuvent faire de très bonnes choses. La démarche du support est totalement différente entre les deux formats mais la démarche musicale reste la même : quand tu veux faire du bon son, tu fais du bon son. Un autre aspect important reste la recherche de la musique, peu importe son support.

MiXiT : Après le creux des années 2000, comment expliques-tu le regain d’intérêt de la génération actuelle pour les musique techno et house et dans une autre mesure pour le format vinyle ?

Je pense que le renouvellement des générations a effectivement beaucoup joué mais on peut également souligner le rôle des directeurs artistiques qui ont une certaine culture électronique et qui se sont rendus compte de l’intérêt d’aller chercher à côté de ce qui est à la mode. Ils ont fait passer à des heures de pointe des artistes qu’on ne voyait jamais en soirée. Il faut également voir qu’à l’instar de tous les autres styles de musique, la musique électronique a vécu son point noir. Les réseaux sociaux et internet ont également contribué à ce renouveau. Au fond la scène parisienne devait forcément revenir, en parti avec les influences berlinoises et londoniennes. Enfin, on a aussi eu la chance depuis 3-4 ans de voir des organisateurs de soirée mettre en avant des artistes qu’on n’aurait normalement jamais vu jouer ici.

MiXiT : N’y a-t-il toutefois pas une limite à voir maintenant des labels qui jouent un peu trop la carte de la rareté pour faire parler d’eux, au niveau des sorties vinyles très limitées par exemple, comme on a pu en parler un peu plus tôt ?

Concrètement, jouer la carte de la rareté c’est inutile. Ok, d’un point de vue marketing c’est intelligent et c’est bien joué, mais de là à jouer la rareté pour jouer la rareté. Autant faire comme Wu Tang Clan et sortir un exemplaire unique vendu 1 million de dollars. Je ne vois pas ce que veut vraiment dire la rareté, le principal pour moi reste que les gens viennent écouter un disque et puissent l’apprécier. Malheureusement il y a 2-3 ans c’était un peu la règle, les labels arrivaient avec seulement 300 pièces pour faire monter leur cote mais ça a fini par énerver. Même nous on a fini par boycotter des labels qui en abusaient, dont des labels français qui se disaient underground. C’est pas en utilisant les mêmes procédés que ce qui se faisait au New Jersey dans les années 90 qu’on révolutionne la musique.

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Première release du label Syncrophone (2006)

En tant que disquaire c’est fatigant car les gens te le demandent des vinyles mais tu ne peux pas le leur proposer car les stocks partent trop vite. Du coup il y a bien la solution discogs mais les prix sont parfois bien trop élevés pour les anciennes productions alors qu’aujourd’hui il y a de très bonnes choses qui se font à des prix raisonnables.

Je n’ai bien entendu rien contre les repress, au contraire c’est une bonne chose, même si on a tendance à en voir un peu trop ces derniers temps. Ma première repress, je l’ai faite en 2007 avec Phil Weeks et on en a fait ensuite une ou deux par an. C’est tout de même vrai que les anglais ont un peu tendance à surjouer la reédition ces derniers temps. Enfin je ne veux pas jouer les vieux cons, ça reste dans l’ensemble super ce qui se passe en ce moment. Après privilégier le marché de seconde main reste un choix personnel et je le respecte. Je joue moi-même une majorité de disque assez vieux mais il ne faut pas se couper de ce qui se fait en ce moment.

MiXiT : On peut s’imaginer que depuis ces 20 dernières années tu as vu beaucoup de disques passer devant tes yeux. Quels sont les 5 labels qui t’ont le plus marqué ? On a bien entendu tout à fait conscience de la difficulté de cette question.

Maurizio, Trax, Planet E, Scape et Versatile.

D’abord Planet E, ils ont fait beaucoup de choses mais en conservant une variété incroyable. Ensuite Trax avec son côté Chicago assez emblématique et Maurizio car ils ont un son dub techno hors du commun. Scape car les personnes qui tiennent le label ont une vraie vision artistique. Enfin le label français Versatile qui fait preuve d’un éclectisme assez rare et ça a toujours été une fierté de le distribuer. Pour moi, ces 5 labels représentent vraiment bien la musique électronique, ça peut être très mélodieux ou à l’inverse bien plus rythmique. Il y a une vraie une recherche du son.

Ici je ne parle que de musique électronique car pour moi l’ouverture à la musique c’est plutôt le jazz.

MiXiT : Peux-tu nous parler de tes projets pour l’avenir, sur le plan personnel comme pour Syncrophone ?

Comme j’en ai parlé plus tôt, je compte me mettre à la production mais ça reste un projet.

Pour Syncrophone, c’est tout simplement de durer le plus longtemps possible. J’ai la chance de pouvoir vivre de ma passion alors j’en profite et j’essaie de la partager. Sinon en effet notre objectif c’est de durer, car c’est ce qu’il y a de plus difficile dans la musique. Les phénomènes de mode nous font toujours peur, je préfère qu’on ait une progression constante qu’un succès instantané.

MiXiT : On arrive à la fin de l’interview. Pour conclure peux-tu nous dire quels sont tes derniers coups de coeur?

Alors un artiste qui est actif depuis longtemps, Iueke, sur Antinote Records. Il a ressorti des anciennes mixtapes qu’il avait faites dans les années 90. Quentin Vandewalle était passé au magasin, il m’avait fait écouter ça et ça a été une vraie claque. Il y a vraiment une folie, quelque chose de particulier

Mais sinon il y a plein d’autres artistes qui font de supers choses avec un style qui leur est propre comme Sylvain, John, … C’est assez difficile de choisir.

.kukubengu.

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